lundi 24 juin 2013

Capitulations


Cinq nouvelles autour de la vie de la mort et de tout ce qui arrive entre ces deux caprices de Chronos.



Du néant nait la vie. Du désespoir nait la résistance. Je suis contre le port d’armes. Je préfère le douillet des métaphores quand il me faut me rassurer. Parce qu’une métaphore est ce qui fait de mes mots innés  le seul talisman qui sait s’y faire avec les railleries du sort.
J’ai passé ma vie sur des divans de psychanalystes en mal du sein de maman, j’y ai passé suffisamment de temps pour abhorrer le « je » et tous les stupides détournements de mon Narcisse. Je voue donc ce livre à des vies qui auraient pu être miennes mais que, humblement, je ne ferais que narrer, dans toute la justesse et la véracité qui leur est dus.
L’écriture aura encore une fois été l’ultime rempart contre la folie de ce monde.













Le bonhomme à l’oscilloscope

Il est dix heures. Je devrais être partie. Je devrais être morte. J’ai rangé le couteau trop vite hier. J’ai encore une fois laissé la vie me rire au nez. Je n’aborde pas le suicide comme Camus. A l’idée de la mort, ce monsieur n’est qu’un étranger. Le suicide n’est pas une thématique de plus sur une étagère « sciences humaines ».
Mon existence n’est pas absurde. Elle est tout juste insurmontable, incommode, ingrate.
Au-delà de mes élucubrations morbides de ce matin, ma journée est aussi impassible que l’incertitude de mon futur. Ma vie m’attend, mon boulet s’impatiente d’être trainé.
Je m’appelle A, j’ai seize ans, et je suis une violée de plus.
Je m’apprête à entrer en scène. J’enroule l’amertume autour de mon cou, je me couvre de lassitude, j’étouffe mes larmes entre deux bouffées de cigarette volées à celui qui me pense simple ado rêveuse et impossible : mon père. La foule m’attend. La foule applaudit. Le monde se languit de me voir jouer mon rôle pour la seizième année consécutive.

Scène 1 : L’overdose :
Je suis étendue. Je ne me sens plus. Serais-je morte ? L’affolement au loin se joint au mien. Je suis bel et bien en vie. Je pressens déjà le tube aspirer mon âme à la recherche des sédatifs de trop, oubliant ce qui a vraiment été de trop. Ils appellent ça lavage gastrique. La médecine est vaniteuse, elle se pense porteuse d’une mission sur ordre divin, ses gens disent nous offrir de bon cœur le salut ultime. Quelle idée sinon d’appeler cette aspiration  macabre « lavage » ! De quoi me lave-t-on ? De la perfidie humaine que je porte en moi, de mes ratures inscrites avec un rasoir sur une peau injustement éventrée ? De ma vieillesse déguisée en tendre physionomie infantile ? Ma mère crie, somme le ciel de me sauver, damne ses sédatifs qu’elle aurait du être plus brillante à cacher. J’aurais aimé ne pas avoir la bouche crispée. Lui dire que le fameux tunnel  je ne le vois pas. Que je la sens, elle et l’enfer de la vie qui m’ordonne de rejoindre les rangs.
L’hôpital où j’atterris cette fois est moins accablant que les précédents. La compassion non désintéressée de celui qui a édifié cet établissement est presque touchante. Je demanderais presque à le voir pour le remercier de ne pas avoir posé de barreaux aux fenêtres. J’ai toujours détesté être prise pour un singe en cavale.
La vue du balcon est prenante, presque superbe, si elle n’eut pas été réelle. J’entends déjà le prochain psy me dire que je me dois d’admettre mon attachement extraordinaire à la vie. Cet attachement qui vient de m’enlever des bras tendus de la mort pour la huitième fois.
Je reçois la visite de gens que je me pense insolente de ne pas reconnaitre. J’en ai trop pris cette fois de ce pilulier bleu. J’entrevois les traits de mon frère. Puis je me dis qu’au fond ça pourrait tout aussi bien être l’infirmier. La douleur abrupte d’une piqure me permet de trancher.
Je sors le troisième jour. Titubante, livide, je profite de l’inattention de ma mère pour fumer. Quand on survit à la mort, on devient insolent. Comme si tout nous était soudainement permis. Ma génitrice pourrait sentir le gout acre du tabac dans ma bouche, mais comment punir quelqu’un qui s’inflige aisément le plus abjecte des châtiments : s’ôter la vie.
Elle me regarde venir à elle, je monte, elle démarre. Et la vie reprend. Comme si je m’eus simplement brisé une vertèbre.

Scène 2 : La mort de l’enfant.

Il faut toujours un méchant à toute histoire. A toute histoire entrainante. La mienne a cru bon m’entraîner dans un piètre scénario d’un film de seconde zone.
Il disait : « Si jeune, si frêle et déjà si pute. »
Je disais rien.  
Il mâchouillait ma bouche dans la sienne, le sang coagulait presque tant l’acte durait.
Je suis dans ma chambre. Je maquille cette même bouche qui ne garde que les cicatrices invisibles.  Le rouge à lèvres crie lui aussi « si pute ». Mon visage me rappelle quelqu’un mais je ne saurais dire avec exactitude si je l’ai connu ou si mon intarissable imagination me leurre. Je ne me rappelle plus de moi. Qui que j’eusse été, je suis devenue une « si pute ». Un vagin, un utérus, des lèvres, des ovules. Un organisme fécond fortuitement infécond lors du viol.
J’arrange mes cheveux en tresse. Je m’écœure en écolière pucelle et bienséante. Je m’écœure parce que le puéril ne me sied plus.
Il y a de ça d’arrangeant à être pénétrée sans consentement à l’arrière cour d’un immeuble ; on ne souhaite plus grandir tant on vieillit.
Pourquoi moi ? Pourquoi pas cette vielle pie de B qui s’acharne à faire de mon parcours scolaire un hymne à l’humiliation ? Ai-je été mentionnée quelque part aux cieux sur une liste des filles à violer ? A détruire ?
Mon existence n’est pas absurde. Elle est tout juste insurmontable, incommode, ingrate.
Un gentil garçon du lycée m’a invité à un concert samedi. Si ça se trouve, je lui plais. Si ça se trouve, je l’aimerais. Si ça se trouve, il aura lui aussi envie d’essayer mon trou, d’explorer ces orifices que les gens de son sexe aiment à mystifier. Si ça se trouve, de ces yeux geignant l’excitation, de son membre criant famine, il me dira lui aussi quelle pute je fais sous le matraquage de son pus blanc.
Je n’ai pas seize ans. Je ne m’appelle pas A.
Je n’ai plus d’âge. Je ne suis personne.

Scène 3 : A. ou comment supporter la mort d’un enfant
Il arrive dans la vie de tout être de se souhaiter Dieu, pour gouverner, pour créer, pour tuer. Moi, j’aurais simplement souhaité lui rendre sa vie. La réanimer. Une enfant pareille, on ne peut pas le regarder sans se prendre pour un titan et vouloir voler à son secours. Au risque de se retrouver aux prises avec sa propre impuissance.
On ne comprend jamais véritablement le sens d’une existence, ce à quoi nos vies sont vouées. Certaines semblent impartiales dans leur épopée vers l’insensé. Pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ?
Et par delà tout qu’est-il arrivé pour nos vies à toutes deux soient marquées à jamais dans la case malheur et non dans celle de la quiétude prospère ?
Je déteste la voir sur ce banc. Je déteste me savoir actrice de son internement, tout autant que je me déteste de ne rien savoir sur elle.
Au fond qu’a une mère de plus qu’un excès d’amour et une vie à vouer à l’enfant ? Et quelle valeur a  ma vie, si elle ne peut repêcher son être englouti dans les abysses de sa psyché ?
Je la revois, elle et son regard hagard que je poursuis désespérément. Je déchiffre, décrypte, en vain. Cinq longues années sont passées depuis cette tentative en trop. Et les hiéroglyphes me semblent aujourd’hui un langage des plus trivial.
Il eut un soir, je me suis réveillée en sueur et en sursaut. Je l’imaginais aux prises avec un homme. La quarantaine, la clavicule, j’ai regardé ce monstre violer mon enfant, j’y ai assisté, inerte, incapable de la sauver, de me sauver de l’horreur. La lueur du soleil levant me parut salvatrice ce matin là, je courus vers l’hôpital. J’avais besoin de m’assurer qu’elle était saine sauve, peu importe si elle avait ma logique ou celle de l’univers où elle s’était réfugiée.
Mon mari pense qu’il faudrait bientôt en interner une autre de la famille. Une fois, l’envie me prit de lui dire que je ne me sentais pas aussi courageuse que ma fille et que les lits de l’asile attendront longtemps avant de me voir plaquer  sans regret la réalité de ce monde.

Scène 4 : Moi et le petit bonhomme de l’oscilloscope
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ENIEME ACTE DE CREATION AVORTE

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