mardi 7 février 2012

La brasserie du coin m'a refusée ce matin.
Un ivrogne ça passe quand ça a de quoi payer sa beuverie.
Et même que ça passe quand c'est un homme.
Les salauds n'ont même pas vu que j'avais passé la porte, sanglots étouffés.
Les salauds ont dit qu'une peine,un chagrin et tout le mal du monde ne suffisaient pas pour faire d'une jolie femme comme moi une piètre poivrote.
Je leur ai claqué la porte de leur machisme au visage, m'en allant avec mes petits sous, me chercher caféine, quelque part loin de l'outrance des mâles.
"Arrête de faire ta Sand." Me répétais-je sur mon chemin d'humiliée. La déraison de l'alcool m'habite depuis un bon bout de temps, chlinguer le café ça pourrait me changer. J’emboîte l'antre du sevrage résigné. Ce coin, ce coin, ce coin, j'y courrai presque. Quand on a passé plus de six ans à boire comme un trou, on n'a plus vraiment toute sa tête. Ma tête je ne l'avais pas vraiment quand je me mis à courir vers cette table, que je m'assis dans un effroyable fracas, et que je chercha avec virulence ma tabatière.
Mon psy m'a longtemps reprochée cet appétit des entrées en trombe. En fait, mon inconscient ce jour là ne s'est pas juste contenté de me foutre la honte. J'avais, sans le savoir, fait irruption dans la vie d'un étranger.

"Ce n'est parce que tu ne me voyais pas que je n'existais pas." Longtemps m'avait-il dit sur un ton de reproche doux.

Mais longtemps après, ma vie continuait à suivre sa course haletante de débauches alcoolisées et solitaires.
Longtemps après, il continuait à ne pas (plus?) exister, pour moi.
Jusqu'à ce qu'un jour, je me retrouvas dans mon lit avec pour seul souvenir une soirée beaucoup trop arrosée, finalisée par la cerise d'une énième humiliation.
En premier lieu, mon réflexe fut de tendre la main vers l'autre côté du lit.
Puis de tâtonner mon slip.
Finalement je me souleva, comme une vieille peau de cent kilos, alors que j'ai la carcasse d'une hirondelle.
Sur la table de mes vieux livres qui ne servent plus que de sous tasse à mes bouteilles bon marché, une lettre.
Quatre petits mots :" Tu ne changeras jamais."
Une écriture à reconnaître entre milles autres.
Les mains de celui qui m'a traîné sans le vouloir dans ma première beuverie.
Les mains de celui qui m'a offerte le plus merdeux des adieux.
Les mains de cet homme qui a faite de moi un ivrogne d'un port méconnu d'Amsterdam.
Les mains de celui qui ridiculisait Brel en chantonnant "ne me quittes pas" à celle qu'il finira par quitter.
Ces mains qui sont revenues pour repartir.
Ces mains qui ont gardé la tare de la moralisation, quand monsieur prêche dans un bordel.
Ces mains qui m'ont ramassé quand maintes fois elles n'avaient fait que lâcher les miennes.

Je prends ma dernière bouteille d'absinthe et je la fais volter loin contre un mur. Je regarde mes économies voler en éclats.
"Connard, on verra ce que tu feras quand je me mettrais à la dope."
Et je souris. 

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