samedi 21 avril 2012

La nuit je mens

Cette maison, je l'ai aperçue à 16 ans en flemmardant fortuitement dans un quartier méconnu.
Elle n'était qu'une demeure que la vie a usé, ravagée par des colonisateurs très vite repentis d'y avoir vécu bonheur ou malheur. En tous cas, jusqu'à aujourd'hui, elle est désertée. Enfin, seul un déserteur y loge. Enfin, à ce qu'ils disent.




Le Déserteur



...J'ai quitté le bercail après vingt et un hivers sanglants. La vie était devenue beaucoup trop rude après autant de saisons pluvieuses. Le pays tremblotait sous les émois des gens qui s'animent avec les tourments du marché et de la finance. Moi, j'étais seul. Et j'avais décidé de l'être un peu plus. Enfin, beaucoup plus. Je n'ai pas tout emporté le premier jour. J'étais occupé à expliquer à ma mère que la vie c'est pas des plasmas. Cela m'a pris tout mon temps. Les jours suivants, il fallait décarpiller. Finalement, je n'ai rien emporté. Quelques sous que ma lâcheté m'a obligé à "emprunter" au paternel.
Je suis un bourgeois raté qui a décidé de changer de classe. Un peu plus bas monsieur, oui un peu plus bas. Au large, à la débauche et à l'errance qui impressionnait le gamin insouciant que j'étais. Ma bohème, je me chargeais de l'imaginer avant même de la trouver, avant même d'être sûr de la trouver. Loin, au loin le chaud des étreintes maternelles, mes rêveries oedipiennes, au loin les persécutions du sûr. Dévêtu devant la majesté de l'inconnu et la véhémence des départs désenchantés.
Je croyais ne jamais avoir aussi peu mangé les premiers jours, et les suivants je les ai passé dans une clinique qui s'indignait de soigner une vermine de mon espèce. Mes parents, mécontents, s'étaient contentés de payer mes bêtises en attendant les prochaines. Moi, je gardais l'arrogance de la bourgeoisie, assez pour m'adapter à la vie dans les sous-sols de la société. Je me suis essayé aux poubelles, au noir, aux putes, aux chambres d'auberge avec l'argent du noir. J'avais enfin les mains sales. Je m'étais enfin asservi à la plus pure des dictatures : Celle de l'état de la vie. Et pis, il y eut cette fille. Il en faut toujours une, de toutes les manières. Je la voulais. Au premier soir passé à ses côtés dans le bar de mes jours heureux, j'avais compris qu'elle ne serait à moi qu'un soir. Qu'elle ne serait que nue dans un lit où elle se languirait de se rhabiller à l'aube. Dans un lit dont je me presserais de lui faire oublier le nauséabond. Juste un soir. J'eus mon soir. Et j'eus ma première déception. Mais ma déception n'était plus aussi bourgeoise que l'avaient imaginé mes parents en me voyant écrire mes premiers poèmes lyriques. J'étais un paumé. Et cette fille s'était empressée de me le rappeler. Elle n'était plus une fille pendant mes soirées les plus sombres et les plus alcoolisées. Elle était des filles. Puis des gens. Puis toute une société, et pour finir une humanité. Qui s'était réjouie de me rappeler que ce que j'ai quitté par caprice d'autres le fuyaient par... Par quoi? Je ne sais pas. Amour? Envie? Sûreté? Confort? Besoin? Famille? Oui juste parce qu'il le faut.
Mon caprice devenait torturant. Jusqu'au jour où je vis la demeure déserte. Elle me convenait. Débraillée autant que je pouvais l'être à leurs yeux. Imperceptible autant qu'ils voulaient que je sois. Horrifiante comme je pouvais l'être quand l'argent sale se faisait devancer par le propre. J'y trouvai mon premier refuge. Et elle devint l'ultime et le seul. Acquitté de tout ce que la société imposait aux chasseurs de bonheur, ma seule tâche à moi consistait à guetter le passage de la police dans le quartier.
Accoudé au bord de ma fenêtre, je l'aperçus par ce jour printanier. Elle devait au pire guetter les 16 étés ensoleillés. Et elle regardait en ma direction. Elle n'avait pas l'air de me voir. Mais moi je la voyais. Je voyais surtout son regard. Ce devait être la première fois que je tressaillis de peur depuis mon départ d'il y a vingt ans. Effaré, je rejoignis le cadavre d'un fauteuil trouvé à la décharge et je m'y affalai comme si j'eus été cogné. J'ouvris mon livre "Le capital". Mon polar du moment ne m'amusai pas ce jour là, je repensai d'abord à mes parents. Puis à cette fille qui serait peut être assise à ma place dans vingt autres automnes. Ne sachant même pas si ses parents seraient vifs ou morts.

Ce jour là, mes cigarettes volées n'étouffèrent aucun de mes sanglots...






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