Ce matin là, je me suis précipitée pour aller revoir un vieil ami. Ce qui ne m'arrive pas souvent, me précipiter pour d'autres raisons que pour être seule... Je me suis traînée dans les souks de la médina. Pris le soin de cacher ce que j'ai été la veille, dépressive. J'ai mis mon plus beau masque, c'est-à-dire mon sourire crispé et ma mine enjouée. J'ai suivi les dédales de cette vieille carcasse qu'est la médina de Tunis. Je me suis arrêtée devant une grande bâtisse. En haut, une fenêtre. Ça m'a pris cinq minutes pour en détacher mon regard d'abrutie. La foule déambulant derrière moi râlait en silence. D'où je viens, les gens n'ont pas de quoi se payer le luxe des contemplations méditatives. La fenêtre, perchée en haut de son emplacement panoramique, continuait à me hanter. J'arrivais aux portes du tant connu Port-de-France. Je n'étais pas en France. Ni même en Tunisie. J'étais peut-être là où sont tous les êtres de mon espèce, le no man's land des bipolaires spleenétiques. La fenêtre ne quittait pas mes pensées. Elle était perchée sur ce que j'aurais préféré regarder de haut. Toute cette cohue de marchands, d'acheteurs, de chômeurs cherchant un travail ou un beau cul à reluquer. Entre temps, je suis arrivée là où mon ami m'a donné rendez-vous. A temps. Pile à l'heure. Même en ayant pris soin de perdre moi-même mon temps, je m'étais arrangé pour ne pas en faire perdre à celui qui m'attendait. Je ne sais pas ce qui m'a pris de me pointer à l'heure. Je venais de perdre une autre de mes manies adolescentes. Cette soumission involontaire au Chronos qui a longtemps ri de mes courses poursuite me dégoûtait. Je vois mon ami arriver. Je le salue. Je ne demande pas où on va. Je sais qu'il ne faut pas poser ce genre de questions à une personne qui venait de perdre son fils. Je le suivis. Je rêvassais. Les bon croyants affluaient de la prière achevée du vendredi. Sainte journée pour eux. Pour moi, le soleil me tapait aussi fort qu'il l'avait fait pour Meursault. J'eus de la peine à contenir le désir de questionner l'absurdité de cette sortie. Mon ami m'emmenait boire un café. Deux boissons caractérisent mon pays: le café et l'alcool. Se saouler et dessaouler. Aurions-nous d'autres choix avec ces 22 degrés en plein hiver. 22 degrés de chômage, de rêves oubliés, de proches enterrés, d'inconnus fusillés. 22 degrés le lendemain de la fête de la révolution. J'ai regardé autour de moi. Encore et encore. Rien n'a changé. Médiocre constante paisible d'un peuple qui ne dort plus qu'après six verres. De leurre, de chienneries politiciennes, de droits bafoués. Allons, buvons! Santé mon ami. Nous nous sommes posés sur la grande avenue. J'étais à quelques lieux de où j'ai failli être fusillée. Ce même 14 janvier qu'ils venaient de nous faire célébrer. Je cherchas un flic. Mon premier réflexe quand je me pose quelque part, c'est de chercher la police. Au fil du temps, ça devint un jeu, pour moi. Trouver l'intrus. L'oppresseur est-il aussi intrus que je me le figure? Mon ami vomit sa haine du monde sur notre table. Sur mon paquet de cigarette, sur nos deux tasses. Je ne pouvais pas lui répondre. Ni lui dire d'arrêter. Ca me faisait un bien fou qu'il m'oublie, même si j'étais à quelques centimètres de lui. Il portait le noir de son deuil, la rage de la perte. Je ne portais rien. Ce qui m'est arrivé m'a dénudé de tout mon être. Je n'étais plus grand chose. Je lui étais reconnaissante de me le rappeler. Personne, voilà où acheminait mon devenir. La somme de mes accomplissements. Le résumé du curriculum vitae de mon existence. Je suis sûre de ne pas être la seule. Je suis sûre que tout le monde n'est rien d'autre que personne, de là où je viens. Ou partout ailleurs. Pour l'heure, il fallait juste rentrer.
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