lundi 19 janvier 2015

Lettre à une création

Lettre à un songe,

Cher fantasme,

Sans ce besoin  de fuir ma réalité, je n'aurais pas pensé à t'écrire. Si je n'avais pas moi-même trahi, je n'aurais sûrement pas autant peur des éventuels affront, de l'amour, de la mort, de la vie. Je t'écris pour fuir, me fuir, fuir ce qui m'échappe. Je t'ai inventé pour survivre et pour demeurer à l'abri des tempêtes qui ravagent mon être. Tu n'existes que parce que j'ai cessé de vivre, pleinement. Je ne te réduis pas à ce que tu n'es pas, je ne te réduis à rien. Tu n'es rien. Tu es le doudou d'une adulte, le baume sur un cœur usé. S'il avait été là, tu n'existerais pas. Je ne te trompe pas plus que je le trompe, moins que je ne me leurre moi-même. Je suis seule, face à cette dépouille horripilante qu'est ma psychologie défaillante. Je t'appelle pour ne pas avoir à sonner le glas d'un énième échec.
Tu es là, tu caresses mes démons, tu embrasses ma peur. Ma solitude se meut en vide sous le froid grisant de tes regards. Tu n'existes pas. J'existe sous tes éraflures. Tu es aussi doux qu'une lame, sur une plaie, sur mes plaies ouvertes, au grand jour, au grand monde. Aussi rêvé qu'un ami imaginaire, aussi beau qu'une représentation onirique, aussi sublime que les illusions de Satan. Tu n'es rien de divin. Tu n'as rien d'un miracle. Tu n'es qu'un mirage. Le mien, de ma piètre tour d'ivoire où je m'amuse à créer des êtres de ton genre et à leur écrire. Je ne suis qu'un homme, je ne suis que la femme d'un homme. Sans son homme, larguée comme un râteau déserté par la vie, visité par la noyade. Tu es naïade, tu es demi-dieu, tu es une sirène vaguant sur des océans méconnus de tous. Tu es mon seul péché, mon innocente hantise. Qu'aurais-je à te dire? Rien en somme. Je ne peux m'écrire, je t'adresse les indices de mon enquête. J'ai été le Raskolnikov et la vieille dame. Je ne peux plus prétendre à une quelconque paix. Je suis faite pour être agitée, bouillonnante des prophéties d'une mort imminente. Tu n'existes pas. Tu n'as pas à m'entendre te le dire. Tu n'as pas à lire, toi, lecteur, fruit du hasard d'une recherche fortuite sur google, ou toi l'autre visiteur d'outre-tombe, qui reviens vérifier si je suis toujours ce que j'ai été, qui reviens vivifier sa douleur ou tromper son ennui.
Cher fantasme, dis moi que j'existe. Que la justice vaincra. Que le règne de l'homme ne sera pas aboli par le millième fratricide, que Caïn et Abel vivront enfin, unis dans la fraternité d'un même sang. Fantasme, dis moi qu'un jour personne ne souffrira, plus personne ne pleurera. Dis moi que l'humanité vaincra ses démons, que le diable n'aura remporté sa manche. Dis moi que je retrouverais mon innocence primitive, ma langueur ancestrale. Dis moi si un soir je serais véritablement aimée pour ce que je suis déjà et non pour ce que l'on attend que je sois. Dis moi que je crèverai dignement, que je vivrai humblement. Dis moi que j'abolirai les je de la vanité, que mon Dieu délivrera ma conscience enfin apaisée. Dis moi que je vaudrai la peine, ma peine. Que tout ceci n'aura pas été vain. Que la vacuité ne me tuera pas, moi le Raskolnikov. Dis moi, dis moi, dis moi. Dis moi que tu existes. Que je ne me sers pas de toi. Que je l'aurais ma petite gloire. Que l'amour vaincra. Que l'amitié existe. Dis moi que les hommes ne tuent pas pour détourner l'ennui. Dis moi si je ne suis qu'une bourgeoise qui s'emmerde profondément au point d'oublier ce que huit ans de thérapie lui ont appris: on ne parle pas aux fantômes.
Vas. Reprends ta place parmi mes pensées lugubres et les tourments de ma conscience.
J'ai trouvé ma réponse.


Chimériquement,
Pygmalion  

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